Bohème sans frontière

Production et internationalisation d’une posture

Colloque international  Université de Toronto

10-13 décembre 2008

 

La bohème littéraire et artistique des XIXe et XXe siècles a fait l’objet d’interprétations nombreuses et souvent inconciliables. Pour Murger, qui en fonde le mythe dans ses Scènes de la vie de Bohème, elle se borne à la faune des apprentis peintres et littérateurs parisiens, qui mangent de la vache enragée à chaque repas en attendant la gloire et la reconnaissance. Quelques années plus tard, Karl Marx dégage la bohème du monde de l’art et la fait émerger de tout un sous-prolétariat urbain (filous, charlatans, joueurs, écrivassiers, chiffonniers, etc.) Walter Benjamin confère à la bohème parisienne un héroïsme typique de la modernité et l’érige en forme de résistance contre la culture bourgeoise. Un large courant critique a alors associé la bohème à de nombreuses mouvances contre-culturelles et anti-bourgeoises, depuis François Villon jusqu’à Andy Warhol et au-delà. Enfin, les sociologues Pierre Bourdieu et Nathalie Heinich ont plus récemment attribué à la bohème un rôle clé dans la généalogie des champs littéraire et artistique français en lui attribuant un art de vivre et de créer en rupture avec les pratiques dominantes.

Confrontés à cette abondance d’interprétations, les historiens de l’art et de la littérature ont généralement renoncé à interroger les tenants et les aboutissants du phénomène de la bohème pour mieux évoquer l’histoire des avatars, français et internationaux, de la bohème conçue par Murger (et relayée par l’opéra de Puccini). Mais de quelle bohème parlent-ils ? Qu’y a-t-il finalement de commun entre les bohèmes de l’impasse du Doyenné, de Verlaine, du Chat noir ou de Montmartre à la Belle Époque ? Hors de France, quelle bohème ont partagé Oscar Wilde, Willem Kloos, Rubén Dario, Émile Nelligan et d’autres ? Pour ce qui concerne la littérature française, on sait que la centralisation de l’activité intellectuelle à Paris, le développement d’un marché de l’édition et de la presse et l’explosion démographique des écrivains ont conduit au développement d’une espèce de prolétariat des lettres qui a servi de terreau social à la bohème. À cette configuration sociale s’est greffée la posture de la « vie de bohème », avec ses héros, ses looks, ses lieux et ses excentricités. De nombreuses questions restent cependant sans réponse : quelles figures, quelles positions, quels pouvoirs ont été conférés aux bohèmes parisiennes successives ? En va-t-il de la bohème littéraire comme de la bohème artistique, et jusqu’où pousser l’analogie ? Qu’en est-il, d’autre part, des métropoles comme Londres, Madrid, Bruxelles, Munich ou encore New York, Montréal et Toronto, qui ont connu leurs bohèmes : les mêmes causes ont-elles amené les mêmes effets ?

C’est à ces questions que sera consacré le colloque international qui se tiendra à Toronto du 10 au 13 décembre 2008. Sans relancer la recherche d’une définition (toujours trop extensive ou trop restrictive) ou d’antagonismes faussement évidents (bohème vs bourgeois), et renonçant d’emblée à toute tentative de recensement, ce colloque voudrait interroger les modes de constitution, de perpétuation et de représentation, d’un pays et d’une littérature à l’autre, du phénomène de la bohème. Le colloque mobilisera les points de vue de l’histoire culturelle, de la sociologie de la littérature et de la sociocritique, mais fera aussi place à d’autres approches méthodologiques (rhétorique, historique ou encore poétique). On couvrira la période allant de 1789 à 1968, ces deux dates étant considérées non comme des terminus (la bohème ne cesse de se réactiver et de se réactualiser ici et là) mais comme des bornes entre lesquelles le phénomène social, littéraire et artistique de la bohème a connu son expansion maximale.

Les communications pourront se situer dans l’un des quatre axes suivants :

1. Métropoles de la bohème. Si on peut être pleinement bourgeois en province et vivre bourgeoisement à la campagne aussi bien qu’à la ville, il n’en va pas de même de la vie de bohème qu’on imagine difficilement hors du cadre urbain. Quelles relations établir alors entre la vie de bohème et la métropole, lieu de centralisation de l’activité intellectuelle, lieu de multiplication des journaux et des entreprises éditoriales, lieu en un mot où les réussites littéraires se font et se défont? On explorera ici les lieux (mansardes, gargotes, cafés, tavernes, bureaux de rédaction) typiques de la vie de bohème, cette géographie urbaine qui a permis aux uns et aux autres à la fois de semer leurs créanciers et d’exhiber leur posture excentrique. On s’interrogera également sur le développement de quartiers bohèmes, de Montmartre à Schwabing, de Soho à Greenwich Village et au Quartier latin de Montréal…

2. Processus de légitimation. Si la bohème est le produit de la massification et de la stratification du champ littéraire, si elle relève originellement d’un prolétariat lettré, est-elle pour autant confinée dans l’illégitimité ? La pauvreté dont elle fait parade n’est pourtant plus, depuis Rousseau, un facteur de disqualification culturelle, et s’il n’a pas ses entrées dans les salons ou à l’Académie, le bohème n’en fascine pas moins tous les acteurs du monde des lettres. L’importance que prend la bohème dans l’imaginaire littéraire des XIXe et XXe siècles nous incite ainsi à repenser le rôle des mythes et postures dans les processus de légitimation culturelle et à nous demander si la bohème n’a pas suscité de nouveaux modes de qualification. Qui dira ce que l’iconisation d’un Rimbaud ou d’un Nelligan doit à l’imaginaire collectif de la bohème ?

3. Transferts culturels. « La bohème n’existe et n’est possible qu’à Paris », lançait Murger en ouverture de ses Scènes de la vie de Bohème. Et pourtant, il y a bien eu une bohème espagnole, belge, canadienne, alors même que, dans certains cas, les conditions sociales de son développement n’étaient pas réunies. Par quelles voies, grâce à quels passeurs la posture bohème a-t-elle pu se transmettre? S’il est certain que Paris a exercé pendant longtemps une fascination sur le personnel littéraire européen et américain, la capitale française a-t-elle servi de modèle unique, ou y a-t-il eu des transferts croisés, voire des effets boomerangs ? Et selon les sens de ces transferts culturels, sous quelles formes et au prix de quels aménagements se sont-ils opérés ?

4) Représentations. Si l’écrivain et l’existence bohèmes sont une construction collective, comment cette construction s’est-elle érigée ? Comment la bohème, ensemble bien compris de topoi, réalité fondée sur du discours et des représentations, s’est-elle exprimée dans les littératures allemande, française ou encore anglaise ? En quoi la littérature bohème ou la littérature de la bohème ont-elles contribué à la production d’une posture collective ?

Les chercheurs sont invités à adresser leurs propositions (un titre et un texte programmatique d’une dizaine de lignes, en français ou en anglais) avant le 1er septembre 2007 à Anthony Glinoer (anthony.glinoer@utoronto.ca) et à Pascal Brissette (pascal.brissette@mcgill.ca). Les communications seront prononcées en français ou en anglais et ne devront pas dépasser 25 minutes. Une demande de subvention sera déposée en vue de ce colloque, mais les participants sont invités à obtenir auprès de leurs centres de recherche et organismes subventionnaires le remboursement de leurs frais de voyage et de séjour.

Anthony Glinoer, Professeur adjoint à l’Université de Toronto

Pascal Brissette, Professeur adjoint à l’Université McGill